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Granados

Goyescas

Lydia Jardon, piano

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Goyescas

1.
Los requiebros
2.
Coloquio en la reja
3.
Fandango de candil
4.
Quejas o la Maja y el Ruiseñor
5.
El Amor y la Muerte
6.
Epilogo, Serenata del Espectro

Seis Piezas Sobre

Cantos Populares Españoles
Prelude
7.
Añoranza
8.
Ecos de la Parranda
9.
Vascongada
10.
Marcha oriental
11.
Zambra
12.
Zapateado

Enregistré les 5 et 6 Février 1995 à Neumarkt/Opt., Reitstadel
I.L.D. 642199

AR RE-SE 2003-5

Goyescas d'Enrique Granados

Lorsqu'une œuvre musicale fait aussi explicitement référence à la peinture que les Goyescas, il est tentant de vouloir regarder avant d'écouter. Pourtant, c'est en vain que l'on cherchera chez Goya les scènes correspondant aux six Goyescas de Granados. En réalité, seule une des Goyescas se réfère à un tableau : il s'agit du célèbre El Pelele, le Mannequin, que Granados a mis en musique pour la version d'opéra produite plus tard à New York et qui ne fait pas partie de la suite originelle. Pour cette version, les besoins de la scène et du décor ont suscité un dialogue avec la peinture.

On associe souvent les Goyescas aux fresques de la Chapelle de San Antonio de la Florida, peintes à Madrid en 1797. Il faudrait une puissante imagination pour voir dans cet épisode hagiographique le thème des Goyescas.
Autour de cette scène, Goya a disposé une foule de spectateurs, peints en trompe-l'œil, assistant à la scène de leur balcon. Ce sont les Madrilènes d'alors, personnages évoquant toutes les réactions que peut susciter ce miracle: surprise, incrédulité, dévotion, indifférence, crainte ou haine.

Les Goyescas pourraient aussi bien se rattacher à d'autres parties de l'œuvre de Goya et, en particulier, aux célèbres tableaux qui ont servi de cartons pour les tapisseries royales. Ces cartons ne forment pas un ensemble unique mais trois séries assez éloignées les unes des autres, deux dans la première partie de la vie du peintre, alors que son inspiration était souriante et colorée, la dernière bien plus tard quand son univers s'était déjà assombri. Là encore, il n'y a guère de lien entre Granados et ces scènes d'une vie quotidienne de moins en moins réelle et de plus en plus imaginaire.

Ce n'est donc pas dans le spectacle qu'il faut chercher l'inspiration des Goyescas mais bien plutôt dans le regard. Granados ne s'inspire pas de l'oeuvre mais de la vision du peintre : comme aurait pu le faire Goya, Granados scrute le monde qui l'entoure mais le fait avec ses outils de musicien, en toute indépendance artistique. C'est ce regard qui l'amène à choisir des scènes furtives, peut-être anecdotiques : elles traduisent sa vision personnelle d'une Espagne déjà ancienne mais toujours présente par son esprit et ses formes musicales. Ce sont souvent des scènes de genre, voire intimistes, qui rappellent d'autres lieux : le XVIIIe Siècle d'un Greuze en France ou d'un Hogarth en Angleterre, ou même les scènes apparemment mineures que le Romantisme allemand se plaisait à poétiser et qui font l'univers du lied.

Le sous-titre des Goyescas, "Los Majos enamorados", le prouve encore : très peu de couples dans l'œuvre de Goya, dont la sensualité est bien discrète à côté de ce qui se passe, par exemple, en France à cette époque. Mais l'Espagne de Goya est encore fort rigide dans les traditions héritées du Siècle d'Or, de Charles Quint et de son fils Philippe II. Granados, au contraire, peut aborder des thèmes qui étaient interdits au peintre. Il faut donc bien comprendre "Los Majos enamorados" non comme une illustration de l'œuvre du peintre, mais bien comme un sujet original traité dans l'esprit de Goya et de son époque.

Granados n'est pas pour autant un musicien tourné vers le passé : dans son inspiration comme dans son style, c'est un homme de la fin du XIXe Siècle et même du début du XXe. Les Goyescas sont publiées en 1911 et portent la marque du Romantisme et du Post-romantisme. Granados, comme Albeniz, a étudié en Europe et travaillé à Paris où il a connu Debussy et Ravel.

L'hispanisme est à la mode dans la musique du siècle dernier. C'est la recherche du pittoresque, des couleurs, des sensations fortes et contrastées, et c'est le thème devenu presque incontournable de bien des compositeurs. On pense évidemment à Bizet, Chabrier ou Lalo pour ne parler que de l'Ecole française. Pourtant,la musique espagnole connaît un déclin et se contente de parodier l'Italie. A l'initiative de quelques pionniers, l'Espagne redécouvre sa tradition dans la seconde moitié du siècle, en particulier avec le Manifeste du catalan Pedrell, publié en 1891. Ce mouvement puise autant dans le folklore que dans la musique savante. Les travaux de Pedrell auront une influence décisive sur Albeniz, Falla ou Granados, catalans comme lui à des degrés divers.

C'est surtout l'Andalousie qui nourrit l'imaginaire européen, et parfois avec un certain manque d'authenticité. A l'écart des apparences que suscitent ces musiques peu enracinées, l'Espagne de Granados est ailleurs. Plus difficile d'accès car puisant à des sources plus authentiques, cette musique n'a pas eu la même notoriété que les autres en dehors du monde hispanique. En complément plutôt qu'en opposition au cosmopolitisme d'Albeniz, Granados sait exprimer les réalités vécues qui animent une œuvre d'un caractère authentiquement humain.

Énergie, causticité, grâce, sensualité, drame, passion, mais aussi retenue et dignité sont les traits qui caractérisent l'atmosphère des Goyescas. Granados les assemble dans son puissant romantisme. Peu de traces de folklore : l'Espagne ne transparaît que par les tournures et les rythmes mais reste secrète, comme réservée à ceux qui la connaissent intérieurement. Granados fait preuve ici d'un lyrisme très personnel.

Écoutons l'auteur :
"Je voudrais donner dans les Goyescas une note personnelle, un mélange d'amertume et de grâce, et je désirerais qu'aucune de ces phrases ne l'emportât sur l'autre dans une atmosphère de poésie raffinée... Le rythme, la couleur et la vie nettement espagnole, la note de sentiment aussi soudainement amoureuse et passionnée que dramatique et tragique, ainsi qu'elle apparaît dans toute l'œuvre de Goya."

Écoutons maintenant nos amoureux...

"Los Requiebros"est une pièce galante, très ornée, qui évoque la musique précieuse du XVIIIe Siècle. La base en est une jota, cette danse aragonaise du nord de l'Espagne, à l'opposé donc de l'inévitable Andalousie. Tout respire l'improvisation (et Granados était un brillant improvisateur) et pourtant les changements de rythme et d'atmosphère dégagent une ambiance subtile autour des deux thèmes, l'un précieux, l'autre plus enjoué.

"Coloquio en la reja" apparaît plus sombre. La main gauche imite la guitare tandis que la droite exprime un chant tout à la fois fougueux et résigné. Nous n'en saurons pas plus des circonstances de ce duo. S'agit-il d'un prisonnier séparé de sa bien-aimée ou d'une fille que surveille de loin sa duègne ? Le résultat n'est guère différent : c'est le chant de la séparation.

"Fandango de candil"est une danse d'origine andalouse au déhanchement oscillant. Granados puise dans les rythmes populaires, âpres et obstinés, où l'on devine les sonorités des guitares et des castagnettes. Dans l'obscurité de la chandelle, un peu à l'écart des danseurs, les aveux s'échangent et les regards s'embrasent.

"Quejas o la Maja y el Ruiseñor"constitue la pièce la plus célèbre des Goyescas, et l'une des pages les plus personnelles et imaginatives du compositeur. Nous écoutons la complainte de la jeune fille profondément peinée d'avoir perdu son rossignol : celui-ci lui répondra avec bonheur à la fin de la pièce. Mais, derrière l'anecdote, c'est bien la ferveur amoureuse qui s'exprime dans l'écriture diaphane de ce mouvement : comme l'indique Granados lui-même, c'est la jalousie d'une femme et non la tristesse d'une veuve.

"El Amor y la Muerte"est une ballade désespérée et lancinante, "comme du bonheur dans la douleur" indique la partition. Les souvenirs heureux, marqués par le retour de certaines phrases musicales des morceaux précédents, accompagnent les derniers instants que les amants passent ensemble.

Mais, en Espagne, vie et mort ne sont pas des réalités aussi tranchées qu'ailleurs. Le dernier morceau, en forme d'épilogue, "Serenata del Espectro" marque le retour du galant tué en duel qui revient voir sa belle, et évoque l'amour défunt. Mas cet amour a perdu tout charme et s'évanouit bien vite dans les grincements d'une guitare volontairement inexpressive.

Le cycle est achevé : l'amour naissant, la séparation forcée, les retrouvailles, la jalousie, la mort, le souvenir. Une vie.

Très naturellement, les Goyescas se voient complétées, sur ce disque, par six pièces sur des chants populaires espagnols. Dans une large mesure, c'est toujours le même regard qui s'exerce sur les scènes de la vie quotidienne. Par leur dépouillement, ces pièces aux rythmes brillants et colorés évoquent une Espagne plus spontanée et plus capiteuse, sans doute plus marquée par les influences orientales qui ont façonné le sud. C'est l'Espagne de la fête, et c'est donc celle de la nuit.

Après le "Prelude" vient "Añoranza". Au loin la fête attire les solitudes : c'est "Ecos de la Parranda", peut-être une noce de village. On se rapproche pour retrouver les danseurs dans "Vascongada". La nuit devient plus profonde et, au rythme de la "Marcha oriental", le bruit monte pour envelopper les angoisses. C'est "Zambra" qui se transforme en une danse encore plus bruyante : "Zapateado", où chacun martèle lourdement le sol de ses pieds. Et, brutalement, la nuit se referme sur cette gaieté sans bonheur : demain ne sera pas un autre jour.

En ce début de XXe Siècle,l'Espagne est à la recherche de sa gloire passée. Quelques intellectuels, quelques artistes cherchent les raisons d'espérer et les moyens de retrouver l'identité profonde de leur peuple. Malgré les apparences, ce n'est pas un retour en arrière mais un projet qui, on le sait maintenant, sera long et dramatique. Granados aura su porter son regard sur ceux qui l'entouraient, avec compréhension et amour.

Lydia Jardon

La presse en parle !

lemondedelamusique
choc
« Ce disque enregistré en 1995 et qui ressort sous une nouvelle présentation était relativement passé inaperçu lors de sa parution. Pourtant, la pianiste Lydia Jardon, lauréate de la Fondation Cziffra et du concours Milosz Magin, interprète avec flamme les six Goyescas et les Six pièces sur des chants populaires espagnols de Granados composées autour des années 1910. Sous ses doigts, le flamboiement des couleurs, le dessin mélodique gravé à la pointe sèche prennent un relief saisissant (Fandango de candil). Elle parvient, avec un art consommé de la sensualité et du drame, à dégager toute la sève hispanique contenue dans ces oeuvres (Zapateado). Son engagement ne gêne en rien sa capacité à respecter la vigueur rythmique (Epilogo, Serenata del espectro) et les registres de nuances voulus par le compositeur (Los requiebros, El Amor y la Muerte). Un enregistrement assez analytique apporte immédiateté et clarté sonores sans nuire toutefois aux intentions musicales de la soliste. Les états les plus divers de la comédie humaine qu'expriment les toiles de Goya prennent une dimension tour à tour caustique, passionnée, mais avec une retenue stylistique apprise auprès de ses maîtres Milosz Magin et Hüseyin Sermet. Lydia Jardon, d'origine catalane, parle la langue de Granados et se meut avec beaucoup d'aisance dans cet univers au lyrisme très personnel. Elle ne cherche pas à imiter les Goyescas légendaires de Larrocha, ni l'austérité de Ciccolini ou les excès d'imagination de Luisada, la retenue de Del Pueyo ou la poésie impressionniste d'Achucarro dans ces mêmes pages. Son énergie vif-argent est toujours tempérée par une noblesse de ton qui se refuse au pathos et par là même rend ce disque captivant. »

Janvier 2001, Michel Le Naour

classica
« Enregistré en 1995, ce disque paraît seulement aujourd'hui, faisant suite à une excellente interprétation par la pianiste de la Sonate no 2 de Rachmaninov. On retrouve avec plaisir la souplesse et la beauté de son jeu dans un répertoire où dominent les interprètes masculins, à l'exception de l'incontournable Alicia de Larrocha. Et c'est bien à elle que l'on songe en écoutant Lydia Jardon, dont les Goyescas respirent des parfums comparables. Chaque pièce est abordée dans un climat différent, parfois davantage dans un esprit fauréen que dans celui d'une pure et futile recomposition du folklore espagnol. Quejas o la Maja y el Ruisenõr équilibre le lyrisme et la confidence et la narration de l'épilogue, la Serenata del Espectro est parfaitement maîtrisée. Les six (sept avec le prélude) Pièces sur des chants populaires espagnols sont un complément intelligent au raffinement des Goyescas : les danses sont à la fois rustiques, brillantes et sans arrière-pensées. Interprétées comme tels, avec d'ailleurs une prise de son plus valorisante, elles montrent deux aspects de la musique de Granados, considéré parfois à tort comme un épigone d'Albeniz. Peut-être Lydia Jardon continuera-t-elle à explorer la musique hispanique, et pourquoi pas sud-américaine ? Ce répertoire lui va à merveille. »

Décembre 2000, Stéphane Friédérich